mémoires de la grande guerre

"« Allez, Poncheville, à votre tour avec votre section, allez, allez ! »

Il me pousse nerveusement, comme s’il craignait que je ne me dérobe.

Il agit comme à l’égard d’un enfant à qui l’on voudrait faire avaler une purge.

Je n’ai pourtant pas peur à ce moment, quoique le bruit des mitrailleuses et le sifflement des balles n’aient pas cessé, que les obus explosent en quantité dans l’espace de 80 mètres que j’ai à parcourir.

Je bondis sur le parapet.

Ma section me suit.

Je crie : « En avant, en avant, en avant ».

Je pars comme un fou ;

devant moi, la terre dévastée, les trous d’obus,des cadavres, des explosions."

GRANDE GUERRE (2013-2015)

En 2013, Patrick Descamps trouve dans des cartons les 7 carnets de guerre rédigés « sur le vif » par son grand-père entre mai 1914 et avril 1916, date à laquelle il est grièvement blessé.

Les carnets sont alors sauvegardés, retranscrits et illustrés.

"Je regagne ma section, il est 7 heures ½.

Nous avons encore près de deux heures devant nous;

les hommes sont assez calmes et se reposent.

Je le suis aussi beaucoup plus que la veille au soir.

Je sors mon petit « West pocket ».

Je prends quelques photos : tranchées allemandes sous les obus, hommes attendant l’attaque ; je me glisse dans un abri et charge mon rouleau de pellicule pour en avoir un frais.

Il pleut tout à fait, c’est bien ennuyeux.

Le bruit passe toute expression ; c’est un feu roulant."

 

"Le calme rétabli, je m’allonge sur la craie froide et humide, la tête sur un sac à terre et j’y dors quelques heures jusqu’à ce que vienne mon tour de veille.

A partir de 4 heures du matin, d’ailleurs, tout le monde est réveillé par le froid et, pâles, amaigris, grelottants, nous faisons les cents pas dans la tranchée en attendant la gnole qui arrive vers 6 heures du matin et paraît bien bonne.

C’est le seul ravitaillement qui puisse venir de l’arrière avec les boîtes de singe qu’on passe de main en main.

Nous envoyons aussi quelques corvées d’eau.

Quant à manger quelque chose de chaud, il n’en peut être question."

"Des quantités d’obus de 105 et de 150 explosent autour de nous, certains à moins de 5 ou 6 mètres.

A certains endroits, la paroi du boyau s’effondre.

Je reçois de la terre et respire

l’odeur aigre des explosifs.

Sous cette averse, nous progressons, mais très lentement car les boyaux sont encombrés de troupes et des engorgements se produisent. L’encombrement est augmenté par le passage des premiers blessés qui, affolés ,pleins de sang, n’ont qu’une idée fixe : gagner l’arrière,

le poste de secours où on les pansera.

Arrive le colonel Diebold, commandant la brigade, suivi d’un officier d’état-major, qui se fraye avec peine, un chemin dans cet encombrement.

Il a l’air de mauvaise humeur."